Dans la vie il y a des cactus !

Avant le début de ce premier tour de l’Atlantique avec Balthazar, et avant la mise en route des lettres de Balthazar (au vrai départ de La Rochelle), pendant sa prise en main j’ai fait une grosse sottise dont je n’ai pas mesuré tout de suite qu’elle allait nous faire avorter le premier départ pour le Grand Sud.

Nous sommes le 1/9/2008, avant-veille de l’appareillage de notre port d’attache du Crouesty pour aller présenter, à la demande de Garcia, notre GARCIA Salt 57’ au Grand Pavois de La Rochelle et dans la foulée mettre le cap sur l’Amérique du Sud puis, si tout va bien, sur l’Antarctique. 1500 milles ont été parcourus depuis le baptême fin Mai 2008 pour prendre en main le bateau flambant neuf et essuyer les plâtres.

L’avant-veille d’un grand départ on fait la course pour cocher les derniers points d’une check list immense (avitaillement, appros rechanges, réglages, marouflages,….). Pas familier d’un bateau en aluminium je souhaitais, avant d’appareiller pour de nombreux mois, vérifier à la cale d’échouage l’état des anodes de la coque et, surtout, de l’hélice. Echouage sans problème à la cale, dérive complètement relevée, vérifications, graissage de l’hélice, puis je sors de la cale à marée montante avec un équipier qui découvre le bateau.

Un vent traversier oblige à rapidement baisser la dérive pour que le bateau ne dérape pas dans le passage étroit entre les pontons et la cale. Mon équipier ne connaissant pas la manœuvre de la dérive je préfère quitter rapidement la barre pour abaisser moi-même la dérive à mi-hauteur (pour caler environ 2m, c’est la position port). Pas encore bien familier de la manœuvre je m’aperçois que je l’ai complètement descendue (et je cale alors 3,60m) mais pressé de reprendre la barre je me dis que je suis à marée haute et avec largement assez d’eau pour rejoindre ma place au ponton où je la remonterai en position port après avoir accosté.

Erreur : au lieu de franchir le passage étroit ainsi puis immédiatement après immobiliser le bateau au milieu du port pour remettre tranquillement la dérive dans sa position intermédiaire je remets donc à plus tard. Ce qui devait alors arriver arrive (loi de Murphy). Dans le feu des discussions avec mon équipier de ce jour sur tous les préparatifs de cette grande croisière j’oublie, une fois accosté au ponton, de faire cette manœuvre (exigée par la nécessité de caler moins de 2m à marée basse à ma place). Pendant le dîner une détonation me fait sursauter et bondir à l’extérieur. Je trouve mes amarres tendues à mort, le bateau échoué sortant d’environ 40cm de l’eau et portant le ponton !

La détonation c’était la rupture du bout à très haute résistance qui empêche la dérive de se replier naturellement (en position basse elle est inclinée vers l’arrière) et donc l’immobilise, bloquée en position basse au cas où, par mauvais temps, celle-ci bougerait dans les coups de tangage. C’était la deuxième erreur, fatale celle-ci : j’avais verrouillé le bloqueur correspondant sans réfléchir que la sécurité c’est de le laisser toujours ouvert pour permettre à la dérive de se soulever naturellement en cas de choc avec un OFNI ou en cas de talonnage.

Si je ne l’avais pas bloquer la dérive se serait relever tout doucement au fur et à mesure que la mer baissait !

A la première heure le lendemain j’obtiens la priorité pour suspendre Balthazar sous le travel lift au-dessus de l’eau et examiner la dérive. Celle-ci se manœuvre normalement et n’a pas de fuite d’eau de mer qui montrerait qu’une soudure aurait lâché. Aucune déformation apparente. Seule la partie basse de la dérive (en forme d’aile d’avion) est brillante sur une vingtaine de cm de hauteur comme si elle avait été passée à la ponceuse, révélant les très fortes compressions et frictions qu’elle avait subie en s’enfonçant sous la charge dans le fond sableux. Après discussion avec le chantier Garcia nous concluons que j’amène comme prévu Balthazar à La Rochelle pour vérifier son bon comportement en mer et avec plusieurs manœuvres.

Tout se passe normalement et aucun signe ou bruit suspect ne se révélant je décide d’appareiller comme prévu dès la fin du Grand Pavois (voir lettre de Madère n°1).

Mais au cours de la traversée de l’Atlantique des bruits suspects se développent, très discrets au début, progressivement plus importants, m’obligeant à remonter quelque peu la dérive pour qu’ils cessent.

A l’arrivée à Salvador de Bahia je fais prestement hisser à nouveau Balthazar sous le travelift dans ses sangles au-dessus de l’eau. Accompagné de l’incontournable Marcelo sur un radeau branlant nous constatons que la dérive a pris un jeu latéral important, la dérive sabre toute sortie se déplaçant latéralement à la main. Clairement il y a un sérieux problème au niveau de son articulation.

Les techniciens de Garcia viennent la déposer et nous constatons ensemble qu’elle est irréparable : la soudure circulaire qui relie le diabolo contenant l’axe de 100mm à la tête de la dérive a lâché et la réparation serait plus que douteuse à ce point névralgique.

A l’échouement au Crouesty j’ai dû déclencher l’apparition de criques dans cette soudure soumise à de très fortes contraintes, criques qui se sont propagées à tel point que le diabolo qui porte l’axe plein de 100mm de diamètre s’est progressivement désolidarisé de la tête de la dérive.

Je suis d’autant moins enclin à tenter une réparation sur place que nous trouvons cette soudure excessivement chargée et , sur les conseils de mon ami Nenad, spécialiste des structures d’Ariane, nous demandons à Garcia en construisant une dérive neuve d’augmenter le diamètre de la circonférence sur laquelle se trouve le cordon, tout en réalisant en monobloc intégral l’axe et le diabolo. Elle sera ainsi plus résistante à un choc avec un OFNI ou à un talonnage accidentel.

Des mois furent nécessaires pour négocier avec l’assurance, réaliser la nouvelle dérive et la transporter à Salvador.

Il était devenu évidemment trop tard pour nous rendre en Antarctique à l’été austral début 2009 comme c’était prévu et je décidais de rentrer au Crouesty en faisant une belle croisière retour classique par les Caraïbes et les Açores, ne souhaitant pas laisser près d’un an mon bateau immobilisé quelque part en Amérique du Sud.

Je remettais ainsi mon projet de Grand Sud en 2010 après, ce coup ci, un sérieux tour de chauffe.

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